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General update: 30-11-2018 11:41

News 08 Pourquoi je n'ai pas mangé mes chatons

On ne se lève pas un beau matin en claquant des doigts et en se disant: " tiens, si j'élevais des chatons ?".
Le métier d'éleveur ne s'improvise pas, et il ne faut pas non plus s'imaginer devenir riche.
Non. C'est la passion qui motive des éleveurs de ma trempe.

Il faut être solide pour l'exercer. Et être bien accompagné. Si vous n'avez pas un compagnon, un mari, qui vous aide, vous seconde et vous soutient, alors oubliez.
Solide, car être éleveur, ce n'est pas un long fleuve tranquille, c'est un parcours du combattant.
Beaucoup de naissances se passent bien, heureusement. Mais d'autres vont vous mettre les nerfs et la sensibilité à rude épreuve.
Les statistiques sont formelles: quelle que soit la race, 7 à 10% des chatons n'atteindront pas l'âge de trois mois.
Les chats de race ne sont pas plus délicats que les autres, simplement lorsque vous voyez une chatte de ferme avec trois chatons d'un mois et demi, vous ne saurez pas combien sont peut-être morts avant.
Il y a des chatons qui meurent en arrivant au monde, d'autres qui mettront trois ou dix jours avant de s'en aller.
J'en ai biberonné certains toutes les deux heures, avec l'énergie du désespoir, pour me résigner à les faire partir doucement.
Les accidents, brutaux, qui vous arrachent un chaton de trois mois. Il faut prendre sur soi pour avertir la famille qui les a réservés et leur annoncer la triste nouvelle.
En dix ans d'élevage, cela m'est arrivé à quatre reprises, à chaque fois j'aurais aimé remonter le temps et je ne sais pas comment j'ai fait pour vivre avec ça.
Supposer que cela n'arrivera jamais, c'est aller droit dans le mur.
Maintenant vous comprenez pourquoi j'insiste sur la nécessité d'une grande force morale pour pratiquer cette activité.

Mais alors, me direz-vous, pourquoi se lancer dans l'aventure ? Encore une fois, par passion.
Et parce qu'il y a des chatons que l'on a sauvé d'une mort certaine. C'est toute la beauté de ce métier, penser que des chatons ne seraient pas de ce bas monde sans intervention humaine, la mienne en l'occurrence.
Il y a ceux qui peuvent naître dans le placenta, qu'il faut dégager, stimuler, réchauffer.
Ceux que l'on aide à sortir du ventre maternel parce qu'ils arrivent par le siège et que la mère est trop épuisée pour les expulser.
D'aucuns à qui on coupe le cordon ombilical parce que la mère ne s'en charge pas. Et c'est souvent de nuit.
Chez moi ça se traduit par des litres de café et quelques clopes en trop.
Et un mari en or, toujours présent, que je remercie au passage, avec tout mon amour.

On ne regarde pas béatement grandir un chaton.
Certains sont des irréductibles qui trouveront la moquette plus confortable que la caisse à litière ou bien trop long le chemin pour y arriver. Il faut donc veiller au réveil après la sieste ou bien après le casse-croûte pour leur montrer en grattant doucement avec leur petite patte que là que ça se passe et pas ailleurs.
D'autres vous apprendrons le mouvement perpétuel en grimpant obstinément sur la table au moment des repas, ce qui n'est pas autorisé, et vingt fois vous les reposerez par-terre pour vingt fois recommencer. Pour y arriver c'est l'option les mollets et les jambes de mon bipède nourricier sont en Téflon, donc je peux m'y agripper de toutes mes griffes pour parvenir à mes fins.
Cela donne du travail, c'est certain, de la vigilance, de l'attention.
En vérité, même après plus d'une centaine de chatons placés en dix ans d'élevage, c'est chaque fois un bonheur et une joie renouvelés.
Les voir grandir, se développer, affirmer leur caractère, chacun avec ses spécificités, cela n'a pas de prix.
Il y a des chatons qui vous toucheront par leurs facéties et leur cabotinage, ou leur précoce tendresse. D'autres vous séduiront par une couleur remarquable ou des yeux hors du commun.
Pour moi, le premier ronron que m'accorde un chaton est toujours un moment de pure émotion.
Et chacun à sa manière laisse une trace indélébile.


Il faut également beaucoup d'abnégation. Avec dix chats adultes en permanence et parfois un cumul de onze à seize chatons, d'âges différents, il faut se résigner à subir des dégâts et des traces de griffures en permanence.
On ne choisit plus un meuble, une armoire sans penser qu'ils seront fatalement labourés, quelques chambranles en sapin du chalet sont maintenant concaves, les bibelots les plus précieux à l'abri dans des bibliothèques en verre, nos draps de satin ressemblent à de la flanelle.
Il y a une plante d'intérieur que j'aime particulièrement, le Pachira, ou Châtaignier de Guyane, une belle plante baobab souvent cultivée avec un magnifique tronc tressé... J'en ai épuisé deux grands et trois plus petits avant de renoncer devant l'inévitable dévastation. A présent je me bats pour épargner ma collection d'orchidées.

Voilà donc pourquoi je n'ai pas mangé mes chatons !

Ce titre est un clin d'oeil au livre de Roy Lewis "Pourquoi j'ai mangé mon père", Editions Actes Sud Babel pour la traduction française (1999), dont je n'ai pas attendu pour le lire l'adaptation cinématographique humoristique... Back to the trees !

Les Paccots
Avril 2015

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Les naissances de l'été et de l'automne